Mondialisation, interculturel, coopération internationale et intervention

L’interculturel est une expertise qui s’est développée en Occident afin de mieux cerner les réalités migratoires. Les premiers écrits en relations interculturelles sont attribuables à l’anthropologue Edward T. Hall[1], ce qui n’est pas étonnant puisque le travail d’un anthropologue implique qu’il doive se déplacer pour entrer en contact avec des étrangers dans le but de mieux les connaître et d’accumuler des connaissances spécifiques sur leurs cultures. Par ailleurs, les connaissances développées en interculturel ne sont pas utiles seulement aux personnes qui interviennent auprès de populations immigrantes. Elles s’appliquent à toutes les rencontres entre des personnes issues d’horizons culturels différents, tout en tenant compte du contexte particulier à chacune de ces rencontres, comme par exemple un contexte d’immigration, de coopération internationale ou de négociation entre les peuples autochtones et les gouvernements, par exemple.

Cette compréhension globale du phénomène de l’interculturel a favorisé une collaboration entre Bob White et moi-même. Cet anthropologue a été coopérant international, puis il est présentement professeur au département d’anthropologie de l’Université de Montréal. Nous partageons un  intérêt commun pour les enjeux inscrits dans les rencontres entre des personnes issues d’horizons culturels différents. Malgré le fait qu’il s’intéresse surtout à l’Afrique, plus particulièrement à la culture populaire et à la coopération internationale, il chapeaute ma thèse de doctorat qui porte sur la réadaptation et l’immigration.

Cet anthropologue m’a invitée à participer en juin 2010, ainsi que deux autres spécialistes des rencontres interculturelles, au colloque annuel du CASCA (la Société canadienne d’anthropologie) et qui était intitulé : Branchements anthropologiques : nouveaux espaces et nouveaux (cas-sca.ca/casca/images/…/CASCA_2010_-_PROG.pdf). Un thème qui renvoie, bien sûr, à la mondialisation et à aux technologies numériques, mais aussi aux transformations relationnelles et sociales. Bob White conçoit entre autres que, dans chaque rencontre entre des personnes venant de lieux différents, il existe des strates plus profondes comprises dans des structures sociales complexes, des institutions et des valeurs qui orientent le déroulement des rencontres interculturelles. Et cela est vrai peu importe le lieu où des échanges prennent place : sur notre propre territoire ou sur celui de l’autre. Comment cerner et manier cette complexité typique de la mondialisation ? Voyons comment lui-même et ses invités ont tenté de répondre à cette question. 

Emongo Lomomba (Université de Montréal) a proposé un essai d’exploration terminologique sur les thèmes du branchement, de l’intersubjectivité, ainsi que sur d’autres termes utilisés en interculturel, comme le mot « interface ».  En redéfinissant le terme « inter-cultures », il a insisté sur le fait que quel que soit les termes utilisés dans nos rencontres interculturelles, notre vocabulaire n’a ultérieurement de sens que dans une culture spécifique donnée. En conséquence, lorsque nous échangeons dans un contexte pluriethnique, il nous faut toujours rechercher des différences possibles,  et cela même quand nous utilisons des mots habituels. À l’aide de cette mise au point, il a ensuite été possible d’aborder des problématiques interculturelles spécifiques telles qu’elles se sont construites au sein d’espaces particuliers (par exemple : la migration, la question autochtone et la coopération internationale).

 Rencontres interculturelles sur des territoires occidentaux

Le contenu de la présentation de Sylvie Poirier (Université Laval), une spécialiste des peuples Kukatja d’Australie et Atikamekw du Québec,  portait sur ces deux peuples de chasseurs nomades qui se défendent pour conserver leur ordre social traditionnel. Cette anthropologue s’est intéressée à des formes de négociations culturelles différentes. Son analyse a permis de mettre en évidence les pertes identitaires subies par les autochtones lorsque les systèmes politiques actuels imposent leur modèle de culture politique. En s’adressant aux autochtones en tant que sujets d’un état moderne, et non pas dans la conformité de leur être traditionnel, Sylvie Poirier souligne que ces conditions imposées entravent l’avancée des négociations politiques.

 Ma présentation portait plutôt sur les efforts déployés par certains intervenants pour rencontrer leurs clients immigrants sur leur territoire à l’aide du logiciel Skype (qui permet de communiquer gratuitement, à distance, par système vidéo). Ma présentation démontrait que la mondialisation et les nouvelles technologies permettent à certains intervenants d’appliquer leurs compétences interculturelles localement, mais aussi à distance. Il s’agit d’une nécessité dans le cas de structures familiales particulières (dites élargies) où, malgré la distance, l’on doit conserver des liens et des responsabilités familiales importantes. Cette adaptation peut aider la prise de décision et favoriser l’efficacité des plans d’intervention.

 Rencontres interculturelles dans un contexte de coopération internationale

 Lors de sa présentation, Bob White a analysé les expériences de collaboration entre des artistes d’Afrique subsaharienne et des responsables de diverses ONG dans la lutte et la prévention du sida. Il a expliqué comment, dans les années 1990, des ONG internationales ont envisagé la possibilité d’employer des artistes de la culture populaire africaine pour promouvoir des changements sociaux productifs. Les agences de coopération internationale et les consultants en santé publique ont ainsi créé des liens avec les artistes locaux, qui représentaient un moyen à faible coût de faire circuler un message social dans de larges segments de la population jeune et urbaine.

Les résultats attendus n’ont cependant pas été atteints. Une analyse de la situation a permis de constater que les impératifs bureaucratiques humanitaires étaient en cause dans cet échec. Il existait des écarts idéologiques et culturels trop grands entre les ONG et les artistes locaux. En fait, même si utiliser la voix d’un autre est un phénomène autant connu dans les sociétés africaines que dans les sociétés occidentales, certaines différences existent dans les manières de le faire. Ce dont il aurait fallu tenir compte afin d’obtenir le succès escompté.

À la suite des présentations des participants, Bob White a posé la question suivante : « Est-il possible de collaborer malgré des différences de statut ? »

Pour répondre à cette question, deux aspects importants ont été pris en considération par les invités de la table ronde :

1-      les discours différents selon les origines ethnoculturelles ;

2-      les mécanismes particuliers des institutions monoculturelles.

Tous ont conclu que, malgré des différences de statuts, de nouvelles collaborations restent possibles dans la mesure où les caractéristiques spécifiques de chacun des interlocuteurs sont correctement identifiées, nommées et prises en compte par les deux parties en présence. En bref, ces échanges ont permis de conclure que, peu importe le contexte – immigration, coopération internationale ou négociation politique locale –, il est difficile d’être efficace si on ne se donne pas la peine de comprendre les divers horizons culturels des personnes impliquées.

Le site du CEIRI se veut justement une ressource pour appuyer les autochtones, les immigrants, les personnes des sociétés d’accueil et les coopérants. Ma collaboration avec Bob White enrichit mes consultations auprès des coopérants au moment de leur départ à l’étranger. Je souhaite que ce site représente aussi, dans leur cas particulier, une ressource fiable pendant leur séjour à l’extérieur du pays.


[1] Edward T. Hall, 1973. Le langage silencieux, Paris, HMH.

Lancement de « L’interculturel pour tous »

La gestion de la diversité, ici ou ailleurs, comme tout un chacun le sait, ne constitue pas une mince affaire. Dans ce contexte, si la rédaction d’un manuel sur la communication interculturelle a été possible, je me suis retrouvée dans une position privilégiée face aux nouvelles formes de mouvements migratoires, parfois houleux, qui se développent depuis environ une quarantaine d’années, du moins au Québec. Permettez-moi donc de brosser un bref portrait de mon parcours en interculturel, car il est lié au développement d’un savoir qui s’est élaboré petit à petit dans les nouveaux contextes multiethniques qui ont surgi au fil du temps.

Mais avant tout, je profite de cette occasion pour remercier Mme Marie-Claude Beaulieu, directrice des services et programmes de réadaptation de l’Hôpital juif de réadaptation de Laval où je travaille à temps partiel, ainsi que M. Pierre Anctil, anthropologue, historien, professeur à l’Université d’Ottawa, écrivain et traducteur, car ils ont eu la gentillesse de faire une présentation lors du lancement de mon livre. Mme Beaulieu a noté comment il aurait été impossible, dans certains cas, de remplir la mission de réadaptation de cet hôpital sans l’apport de nouvelles compétences interculturelles. M. Anctil a plutôt parlé de l’importance de développer de nouvelles habiletés pour décoder les réalités sociales actuelles. Il a, notamment, fait référence au port du voile et aux accommodements raisonnables.

Je tiens à préciser comment il me semblait tout à fait nécessaire que ce soit M. Pierre Anctil qui signe la préface de L’Interculturel pour tous, puisque c’est lui qui, dès le début des années 1990, m’a initiée à ce domaine passionnant. M. Pierre Anctil était alors au ministère de l’Éducation et il cherchait des formateurs en relations interculturelles. Pour vous dire comment ma compréhension de l’interculturel vient de loin, j’avouerai que, (même si j’avais une expérience de vie à l’étranger, notamment grâce à mon travail de psychologue dans un hôpital des Caraïbes et en coopération internationale), pendant près de deux ans, j’ai refusé l’offre  de monsieur Pierre Anctil de me joindre à son équipe de formateurs car je confondais relations interculturelles et relations internationales. Et, quoique pertinent, ce deuxième sujet ne m’intéressait guère. Ma propre méconnaissance du domaine interculturel est alors devenue une motivation pour y apporter quelques points de repère.

Très peu de temps après mon incursion dans le champ de l’interculturel, j’ai fait la connaissance de Mme Margalit Cohen-Emerique et par la suite celle de Mme Kalpana Das, avec qui j’ai eu le grand plaisir de travailler à l’Institut interculturel de Montréal. Le savoir interculturel de ces deux expertes se rejoignait sur plusieurs points, notamment sur l’importance du travail de comparaison qui doit être effectué lorsque des personnes issues d’horizons culturels différents se rencontrent. Elles ont mis en évidence que c’est seulement grâce à une prise de conscience de son être culturel que chacun peut parvenir à évaluer les possibilités et les difficultés issues des contextes multiethniques.

Dans les années 1990, j’ai aussi eu la possibilité de travailler, un bref moment, pour messieurs Robert Sévigny et Jacques Rhéaume, au Centre de recherche du CLSC Côte-des-Neiges. Comme eux, j’étais intéressée par les modèles implicites des intervenants qui œuvrent auprès des clientèles immigrantes. Mon cheminement s’est poursuivi à la clinique externe du service de psychiatrie de l’Hôpital Jean-Talon, auprès des Dr Carlo Sterlin et Dr Franz Raphaël, alors que je contribuais à mettre sur pied un module transculturel.

À l’époque je vivais dans deux mondes différents, celui de l’interculturel où l’intérêt se portait sur les rencontres entre personnes issues de différentes origines ethniques, et l’ethnopsychiatrie, qui se préoccupait de l’état clinique des immigrants. Il me semblait pourtant qu’il était possible d’établir certains rapports entre ces deux approches. Il m’a fallu attendre le début de l’an 2000 pour pouvoir réaliser cet objectif.

Entre-temps, le plan d’action sur l’accessibilité des soins et des services du ministère de la Santé et des Services sociaux (1989) avait permis de mettre en place des formations en relations interculturelles à l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal. Le contenu de ce programme-cadre est venu renforcir un corpus de base déjà élaboré par Mme Kalpana Das et Mme Cohen Émérique.

C’est vraiment à partir de l’année 2000, avec mon entrée à l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal en tant que responsable de la diffusion et de l’adaptation de ce programme de formation que, selon mon point de vue, tous les éléments nécessaires à l’élaboration d’une expertise vraiment satisfaisante se sont mis en place. Une collaboration fructueuse  avec le responsable des formations, M. Roger Laroche – un expert en acquisition de compétences et à leur transfert dans les milieux – puis avec Mme Isabelle Hemlin, responsable de la Banque interrégionale d’interprètes, nous a permis de suivre de près les besoins des intervenants et des gestionnaires, et cela à partir de l’accueil des immigrants, en passant par les soins aigus, la clinique psychologique et le travail social et jusqu’à la réadaptation.

Ce nouveau regard, à la fois global et spécifique, que j’ai développé depuis toutes ces années m’a permis de concevoir des outils pédagogiques qui ont été diffusés dans plusieurs milieux, notamment les milieux communautaire et juridique ; des outils pédagogiques qui s’appliquent aussi en anthropologie et coopération internationale. Par ailleurs, une collaboration de plusieurs années avec Mme Ghislaine Legendre, une criminologue ayant travaillé au Centre jeunesse de Laval, m’a aussi grandement aidée à développer des rapports de continuité entre l’interculturel et l’ethnopsychiatrie.

Le contenu de L’Interculturel pour tous comprend trois modules qui font une synthèse des acquis en interculturel :

Module 1    Se percevoir en tant qu’être culturel

On s’attarde à acquérir de nouveaux savoirs, à reconnaître l’espace interculturel, à apprendre de nouveaux concepts et à découvrir une nouvelle façon de décoder la réalité.

Module 2    Points de repère pour un contexte interculturel

On apprend à baliser l’espace interculturel, on opère un passage du macrosystème (la culture) au microsystème (la relation interculturelle). On aborde la problématique de la subjectivité et de l’intersubjectivité inhérentes aux interactions entre des personnes issues d’horizons culturels différents pour développer un nouveau savoir-être essentiel en relations interculturelles.

Module 3    Compétences à développer en contexte interculturel

On découvre des techniques spécifiques à la communication interculturelle et on développe un nouveau savoir-faire.

Tout au long de la rédaction de ce livre, j’ai tenté de sauvegarder les apports des uns et des autres, afin de proposer une vision globale de l’interculturel. Et cela tout en m’assurant d’aider chacun à trouver des applications adaptées aux contextes particuliers. Ce travail n’aurait pu se faire sans l’implication des milliers de personnes que j’ai rencontrées tout au long de mon parcours. Dans cette démarche, autant des personnes issues de l’immigration que de la société d’accueil se sont montrées intéressées par cette question.

Lors de mes formations et de mes consultations, la plupart des participants m’ont demandé, réclamé, voire poussée à publier du matériel pour soutenir leur travail en contextes interculturels et diffuser les connaissances acquises dans ce domaine. Je considère donc que ce livre appartient à ces personnes, d’ici et d’ailleurs qui, je l’espère, y reconnaîtront une réponse à leur demande.

Danielle Gratton

23 mars 2010