La gestion de la diversité, ici ou ailleurs, comme tout un chacun le sait, ne constitue pas une mince affaire. Dans ce contexte, si la rédaction d’un manuel sur la communication interculturelle a été possible, je me suis retrouvée dans une position privilégiée face aux nouvelles formes de mouvements migratoires, parfois houleux, qui se développent depuis environ une quarantaine d’années, du moins au Québec. Permettez-moi donc de brosser un bref portrait de mon parcours en interculturel, car il est lié au développement d’un savoir qui s’est élaboré petit à petit dans les nouveaux contextes multiethniques qui ont surgi au fil du temps.
Mais avant tout, je profite de cette occasion pour remercier Mme Marie-Claude Beaulieu, directrice des services et programmes de réadaptation de l’Hôpital juif de réadaptation de Laval où je travaille à temps partiel, ainsi que M. Pierre Anctil, anthropologue, historien, professeur à l’Université d’Ottawa, écrivain et traducteur, car ils ont eu la gentillesse de faire une présentation lors du lancement de mon livre. Mme Beaulieu a noté comment il aurait été impossible, dans certains cas, de remplir la mission de réadaptation de cet hôpital sans l’apport de nouvelles compétences interculturelles. M. Anctil a plutôt parlé de l’importance de développer de nouvelles habiletés pour décoder les réalités sociales actuelles. Il a, notamment, fait référence au port du voile et aux accommodements raisonnables.
Je tiens à préciser comment il me semblait tout à fait nécessaire que ce soit M. Pierre Anctil qui signe la préface de L’Interculturel pour tous, puisque c’est lui qui, dès le début des années 1990, m’a initiée à ce domaine passionnant. M. Pierre Anctil était alors au ministère de l’Éducation et il cherchait des formateurs en relations interculturelles. Pour vous dire comment ma compréhension de l’interculturel vient de loin, j’avouerai que, (même si j’avais une expérience de vie à l’étranger, notamment grâce à mon travail de psychologue dans un hôpital des Caraïbes et en coopération internationale), pendant près de deux ans, j’ai refusé l’offre de monsieur Pierre Anctil de me joindre à son équipe de formateurs car je confondais relations interculturelles et relations internationales. Et, quoique pertinent, ce deuxième sujet ne m’intéressait guère. Ma propre méconnaissance du domaine interculturel est alors devenue une motivation pour y apporter quelques points de repère.
Très peu de temps après mon incursion dans le champ de l’interculturel, j’ai fait la connaissance de Mme Margalit Cohen-Emerique et par la suite celle de Mme Kalpana Das, avec qui j’ai eu le grand plaisir de travailler à l’Institut interculturel de Montréal. Le savoir interculturel de ces deux expertes se rejoignait sur plusieurs points, notamment sur l’importance du travail de comparaison qui doit être effectué lorsque des personnes issues d’horizons culturels différents se rencontrent. Elles ont mis en évidence que c’est seulement grâce à une prise de conscience de son être culturel que chacun peut parvenir à évaluer les possibilités et les difficultés issues des contextes multiethniques.
Dans les années 1990, j’ai aussi eu la possibilité de travailler, un bref moment, pour messieurs Robert Sévigny et Jacques Rhéaume, au Centre de recherche du CLSC Côte-des-Neiges. Comme eux, j’étais intéressée par les modèles implicites des intervenants qui œuvrent auprès des clientèles immigrantes. Mon cheminement s’est poursuivi à la clinique externe du service de psychiatrie de l’Hôpital Jean-Talon, auprès des Dr Carlo Sterlin et Dr Franz Raphaël, alors que je contribuais à mettre sur pied un module transculturel.
À l’époque je vivais dans deux mondes différents, celui de l’interculturel où l’intérêt se portait sur les rencontres entre personnes issues de différentes origines ethniques, et l’ethnopsychiatrie, qui se préoccupait de l’état clinique des immigrants. Il me semblait pourtant qu’il était possible d’établir certains rapports entre ces deux approches. Il m’a fallu attendre le début de l’an 2000 pour pouvoir réaliser cet objectif.
Entre-temps, le plan d’action sur l’accessibilité des soins et des services du ministère de la Santé et des Services sociaux (1989) avait permis de mettre en place des formations en relations interculturelles à l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal. Le contenu de ce programme-cadre est venu renforcir un corpus de base déjà élaboré par Mme Kalpana Das et Mme Cohen Émérique.
C’est vraiment à partir de l’année 2000, avec mon entrée à l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal en tant que responsable de la diffusion et de l’adaptation de ce programme de formation que, selon mon point de vue, tous les éléments nécessaires à l’élaboration d’une expertise vraiment satisfaisante se sont mis en place. Une collaboration fructueuse avec le responsable des formations, M. Roger Laroche – un expert en acquisition de compétences et à leur transfert dans les milieux – puis avec Mme Isabelle Hemlin, responsable de la Banque interrégionale d’interprètes, nous a permis de suivre de près les besoins des intervenants et des gestionnaires, et cela à partir de l’accueil des immigrants, en passant par les soins aigus, la clinique psychologique et le travail social et jusqu’à la réadaptation.
Ce nouveau regard, à la fois global et spécifique, que j’ai développé depuis toutes ces années m’a permis de concevoir des outils pédagogiques qui ont été diffusés dans plusieurs milieux, notamment les milieux communautaire et juridique ; des outils pédagogiques qui s’appliquent aussi en anthropologie et coopération internationale. Par ailleurs, une collaboration de plusieurs années avec Mme Ghislaine Legendre, une criminologue ayant travaillé au Centre jeunesse de Laval, m’a aussi grandement aidée à développer des rapports de continuité entre l’interculturel et l’ethnopsychiatrie.
Le contenu de L’Interculturel pour tous comprend trois modules qui font une synthèse des acquis en interculturel :
Module 1 Se percevoir en tant qu’être culturel
On s’attarde à acquérir de nouveaux savoirs, à reconnaître l’espace interculturel, à apprendre de nouveaux concepts et à découvrir une nouvelle façon de décoder la réalité.
Module 2 Points de repère pour un contexte interculturel
On apprend à baliser l’espace interculturel, on opère un passage du macrosystème (la culture) au microsystème (la relation interculturelle). On aborde la problématique de la subjectivité et de l’intersubjectivité inhérentes aux interactions entre des personnes issues d’horizons culturels différents pour développer un nouveau savoir-être essentiel en relations interculturelles.
Module 3 Compétences à développer en contexte interculturel
On découvre des techniques spécifiques à la communication interculturelle et on développe un nouveau savoir-faire.
Tout au long de la rédaction de ce livre, j’ai tenté de sauvegarder les apports des uns et des autres, afin de proposer une vision globale de l’interculturel. Et cela tout en m’assurant d’aider chacun à trouver des applications adaptées aux contextes particuliers. Ce travail n’aurait pu se faire sans l’implication des milliers de personnes que j’ai rencontrées tout au long de mon parcours. Dans cette démarche, autant des personnes issues de l’immigration que de la société d’accueil se sont montrées intéressées par cette question.
Lors de mes formations et de mes consultations, la plupart des participants m’ont demandé, réclamé, voire poussée à publier du matériel pour soutenir leur travail en contextes interculturels et diffuser les connaissances acquises dans ce domaine. Je considère donc que ce livre appartient à ces personnes, d’ici et d’ailleurs qui, je l’espère, y reconnaîtront une réponse à leur demande.
Danielle Gratton
23 mars 2010
