L’apport d’une approche interculturelle pour le renouvellement de la main-d’œuvre en contexte pluriethnique

Avec le départ des baby-boomers à la retraite, plusieurs organisations se montrent préoccupées par le renouvellement de la main-d’œuvre. Quels sont les pièges à éviter dans cette transition délicate ? C’est la question à laquelle s’est intéressé Ahmed Benhadji, coordonnateur du service de la formation et du développement de compétences en gestion pour l’Association des gestionnaires en santé et services sociaux (AGESS). Il m’a demandé quelles voies d’action il fallait privilégier, notamment dans les régions comprenant des populations multiethniques.  J’ai donc rédigé un texte intitulé : « Pièges à éviter dans nos solutions de renouvellement de main-d’œuvre en contexte interculturel », et celui-ci a été publié à l’hiver dernier dans la revue Le Point en administration de la santé et des services sociaux, vol. 5, no 4 (consulter À lire aussi sur ce site pour obtenir le texte complet).

Pour répondre à cette question, je me suis appuyée sur l’expertise que j’ai développée en consultation et en formation de 2000 à 2008 grâce au Plan d’action du ministère de la Santé et des Services sociaux ainsi que sur la politique actuelle du ministère de l’Immigration et des Communautés culturelles du Québec (2008-2013) en matière de lutte au racisme et à la discrimination, qui comprend trois orientations : 1- reconnaître et contrer la discrimination ; 2- renouveler les pratiques ; 3- coordonner les efforts. En réalité, les politiques de ces deux ministères se rejoignent. Cela n’est guère surprenant puisque, en territoires migratoires, les principaux enjeux[1] en interculturel sont :

-          L’accessibilité des services : des écarts culturels sont responsables du fait que des immigrants n’ont pas accès à des services de santé auxquels ils ont droit.

-          L’intégration : des écarts culturels font en sorte que des immigrants n’ont pas développé les connaissances et les compétences locales nécessaires pour fonctionner facilement dans leur nouvel environnement humain et social (école, travail, santé, etc.).

-          L’adaptation des services : des écarts culturels signifient que certains services, auxquels les immigrants ont droit, ne répondent pas toujours à leurs besoins actuels.

-          L’équité à l’emploi : des écarts culturels empêchent les immigrants de s’insérer sur le marché du travail, faute des connaissances locales adéquates en la matière (compétences linguistiques, connaissance du fonctionnement du marché du travail et des règles d’insertion et de maintien dans ce marché, etc.).

-          Les accommodements raisonnables : des écarts culturels sont à l’origine de demandes inhabituelles qui doivent être évaluées sous une perspective de préjudice et de perte de droit

Comme on peut le constater, les préoccupations sont multiples quand il s’agit de cerner les enjeux inhérents au renouvellement de la main-d’œuvre, surtout en contexte d’interculturalité. Les trois principaux défis interculturels posés aux gestionnaires sont : les écarts culturels, les écarts linguistiques, et la méconnaissance du fonctionnement des institutions. C’est pourquoi, il ne faut pas réduire l’interculturel à l’accommodement raisonnable qui s’adresse, bien sûr aux demandes inhabituelles d’ordre ethnoculturelles.  

 Le cas des accommodements raisonnables

 Mais cet outil de mesure de discrimination s’applique aussi à tous les motifs possibles de discrimination, tels qu’on les retrouvent dans l’article 10 de la Chartre des droits de la personne, soit: la race, la couleur, le sexe, la grossesse, l’orientation sexuelle, l’état civil, l’âge, la religion, les convictions politiques, la langue, l’origine ethnique ou nationale, la condition sociale, le handicap ou l’utilisation d’un moyen pour pallier ce handicap.

Le cas des accommodements raisonnables constitue un bon exemple de piège à contourner. Plusieurs personnes croient à tort qu’elles doivent obligatoirement accéder à une requête d’accommodement raisonnable, peu importe la demande. Ici, la méconnaissance de la Charte des droits et libertés doublé d’un manque d‘expertise en relations interculturelles sont souvent en cause.

L’accommodement raisonnable s’avère un outil juridique précieux, indissociable de l’exercice des droits et libertés individuelles et du bien-être collectif. En contextes pluriethniques, cette mesure d’exception peut toutefois s’avérer difficile à manier. Même s’il importe que les employés comprennent les tenants et aboutissants de cet outil, notamment dans le cas du service à la clientèle, il revient aux gestionnaires d’évaluer et d’appliquer – si possible – des mesures d’accommodement raisonnable, notamment en évaluant : 

1-      si la demande représente une contrainte excessive (une réalité à démontrer par des gestionnaires);

2-      s’il y a eu de la réciprocité (si une solution de rechange a été proposée par le demandeur afin de démontrer sa bonne foi);

3-      si une réponse positive à cette demande inhabituelle entraîne un préjudice pour une autre personne.

Il est aussi possible de refuser un service, même à un client du réseau de la santé et des services sociaux, quand la demande particulière est discriminatoire (voir à ce propos les publications de la Commission de la personne et de la jeunesse http://www2.cdpdj.qc.ca).

La meilleure façon de contourner les pièges interculturels dans l’encadrement et le renouvellement de la main-d’œuvre consiste donc à offrir de la formation au personnel et aux gestionnaires afin que ceux-ci soient familiers avec les enjeux interculturels, aient toute l’information nécessaire pour fonctionner adéquatement et puissent s’appuyer sur les cadres juridiques existants.


[1] Pour la coopération internationale, les enjeux concernent davantage l’adaptation culturelle des ressources proposées par les pays donateurs en fonction des besoins et des moyens locaux.  Des compétences interculturelles sont nécessaires pour réduire les écarts culturels causés par des normes (exigées à l’échelle du pays donateur) qui parfois ne s’appliquent pas au contexte local. Cette situation peut empêcher d’atteindre des résultats satisfaisants (Lire le blogue intitulé : « Mondialisation, interculturel, coopération internationale et intervention » pour trouver un exemple sur ce sujet). 

Mondialisation, interculturel, coopération internationale et intervention

L’interculturel est une expertise qui s’est développée en Occident afin de mieux cerner les réalités migratoires. Les premiers écrits en relations interculturelles sont attribuables à l’anthropologue Edward T. Hall[1], ce qui n’est pas étonnant puisque le travail d’un anthropologue implique qu’il doive se déplacer pour entrer en contact avec des étrangers dans le but de mieux les connaître et d’accumuler des connaissances spécifiques sur leurs cultures. Par ailleurs, les connaissances développées en interculturel ne sont pas utiles seulement aux personnes qui interviennent auprès de populations immigrantes. Elles s’appliquent à toutes les rencontres entre des personnes issues d’horizons culturels différents, tout en tenant compte du contexte particulier à chacune de ces rencontres, comme par exemple un contexte d’immigration, de coopération internationale ou de négociation entre les peuples autochtones et les gouvernements, par exemple.

Cette compréhension globale du phénomène de l’interculturel a favorisé une collaboration entre Bob White et moi-même. Cet anthropologue a été coopérant international, puis il est présentement professeur au département d’anthropologie de l’Université de Montréal. Nous partageons un  intérêt commun pour les enjeux inscrits dans les rencontres entre des personnes issues d’horizons culturels différents. Malgré le fait qu’il s’intéresse surtout à l’Afrique, plus particulièrement à la culture populaire et à la coopération internationale, il chapeaute ma thèse de doctorat qui porte sur la réadaptation et l’immigration.

Cet anthropologue m’a invitée à participer en juin 2010, ainsi que deux autres spécialistes des rencontres interculturelles, au colloque annuel du CASCA (la Société canadienne d’anthropologie) et qui était intitulé : Branchements anthropologiques : nouveaux espaces et nouveaux (cas-sca.ca/casca/images/…/CASCA_2010_-_PROG.pdf). Un thème qui renvoie, bien sûr, à la mondialisation et à aux technologies numériques, mais aussi aux transformations relationnelles et sociales. Bob White conçoit entre autres que, dans chaque rencontre entre des personnes venant de lieux différents, il existe des strates plus profondes comprises dans des structures sociales complexes, des institutions et des valeurs qui orientent le déroulement des rencontres interculturelles. Et cela est vrai peu importe le lieu où des échanges prennent place : sur notre propre territoire ou sur celui de l’autre. Comment cerner et manier cette complexité typique de la mondialisation ? Voyons comment lui-même et ses invités ont tenté de répondre à cette question. 

Emongo Lomomba (Université de Montréal) a proposé un essai d’exploration terminologique sur les thèmes du branchement, de l’intersubjectivité, ainsi que sur d’autres termes utilisés en interculturel, comme le mot « interface ».  En redéfinissant le terme « inter-cultures », il a insisté sur le fait que quel que soit les termes utilisés dans nos rencontres interculturelles, notre vocabulaire n’a ultérieurement de sens que dans une culture spécifique donnée. En conséquence, lorsque nous échangeons dans un contexte pluriethnique, il nous faut toujours rechercher des différences possibles,  et cela même quand nous utilisons des mots habituels. À l’aide de cette mise au point, il a ensuite été possible d’aborder des problématiques interculturelles spécifiques telles qu’elles se sont construites au sein d’espaces particuliers (par exemple : la migration, la question autochtone et la coopération internationale).

 Rencontres interculturelles sur des territoires occidentaux

Le contenu de la présentation de Sylvie Poirier (Université Laval), une spécialiste des peuples Kukatja d’Australie et Atikamekw du Québec,  portait sur ces deux peuples de chasseurs nomades qui se défendent pour conserver leur ordre social traditionnel. Cette anthropologue s’est intéressée à des formes de négociations culturelles différentes. Son analyse a permis de mettre en évidence les pertes identitaires subies par les autochtones lorsque les systèmes politiques actuels imposent leur modèle de culture politique. En s’adressant aux autochtones en tant que sujets d’un état moderne, et non pas dans la conformité de leur être traditionnel, Sylvie Poirier souligne que ces conditions imposées entravent l’avancée des négociations politiques.

 Ma présentation portait plutôt sur les efforts déployés par certains intervenants pour rencontrer leurs clients immigrants sur leur territoire à l’aide du logiciel Skype (qui permet de communiquer gratuitement, à distance, par système vidéo). Ma présentation démontrait que la mondialisation et les nouvelles technologies permettent à certains intervenants d’appliquer leurs compétences interculturelles localement, mais aussi à distance. Il s’agit d’une nécessité dans le cas de structures familiales particulières (dites élargies) où, malgré la distance, l’on doit conserver des liens et des responsabilités familiales importantes. Cette adaptation peut aider la prise de décision et favoriser l’efficacité des plans d’intervention.

 Rencontres interculturelles dans un contexte de coopération internationale

 Lors de sa présentation, Bob White a analysé les expériences de collaboration entre des artistes d’Afrique subsaharienne et des responsables de diverses ONG dans la lutte et la prévention du sida. Il a expliqué comment, dans les années 1990, des ONG internationales ont envisagé la possibilité d’employer des artistes de la culture populaire africaine pour promouvoir des changements sociaux productifs. Les agences de coopération internationale et les consultants en santé publique ont ainsi créé des liens avec les artistes locaux, qui représentaient un moyen à faible coût de faire circuler un message social dans de larges segments de la population jeune et urbaine.

Les résultats attendus n’ont cependant pas été atteints. Une analyse de la situation a permis de constater que les impératifs bureaucratiques humanitaires étaient en cause dans cet échec. Il existait des écarts idéologiques et culturels trop grands entre les ONG et les artistes locaux. En fait, même si utiliser la voix d’un autre est un phénomène autant connu dans les sociétés africaines que dans les sociétés occidentales, certaines différences existent dans les manières de le faire. Ce dont il aurait fallu tenir compte afin d’obtenir le succès escompté.

À la suite des présentations des participants, Bob White a posé la question suivante : « Est-il possible de collaborer malgré des différences de statut ? »

Pour répondre à cette question, deux aspects importants ont été pris en considération par les invités de la table ronde :

1-      les discours différents selon les origines ethnoculturelles ;

2-      les mécanismes particuliers des institutions monoculturelles.

Tous ont conclu que, malgré des différences de statuts, de nouvelles collaborations restent possibles dans la mesure où les caractéristiques spécifiques de chacun des interlocuteurs sont correctement identifiées, nommées et prises en compte par les deux parties en présence. En bref, ces échanges ont permis de conclure que, peu importe le contexte – immigration, coopération internationale ou négociation politique locale –, il est difficile d’être efficace si on ne se donne pas la peine de comprendre les divers horizons culturels des personnes impliquées.

Le site du CEIRI se veut justement une ressource pour appuyer les autochtones, les immigrants, les personnes des sociétés d’accueil et les coopérants. Ma collaboration avec Bob White enrichit mes consultations auprès des coopérants au moment de leur départ à l’étranger. Je souhaite que ce site représente aussi, dans leur cas particulier, une ressource fiable pendant leur séjour à l’extérieur du pays.


[1] Edward T. Hall, 1973. Le langage silencieux, Paris, HMH.